LA MESSE NOIRE.
Comme à ses habitudes, monsieur l’abbé est déjà debout à 5 heures du matin en ce jour fatidique – le dernier – où la liste des délégués des confessions religieuses est attendue à l’assemblée nationale. Machinalement, il récite une courte prière. Le rituel est plutôt mécanique. En vérité, notre prélat a sa tête ailleurs. La journée d’aujourd’hui sera particulièrement rude, il le sait. Il sait surtout que le jeu démocratique ne leur sera pas favorable. Les profils des candidats qu’il a personnellement consultés, avant de faire le tri des dossiers, n’arrangent pas leurs affaires. L’écart est abyssal entre l’un d’entre eux, celui dont ils ne veulent justement pas entendre parler, et les autres. L’équation est celle-ci : Comment barrer la route à ce type sans éveiller des soupçons ? Le stratagème usité par Fridolin la fois passée ne peut plus fonctionner. Le cardinal avait manqué de tact… Et l’abbé sait ce qu’il lui en a coûté de recoller les morceaux. Le mal était déjà fait et le tollé était général. « Le cardinal n’est pas tribaliste » répétait l’abbé à qui voulait l’entendre. « D’ailleurs, son secrétaire particulier est Muluba… Ne suivez pas les fauteurs des troubles qui veulent semer la zizanie… Ne vous laissez pas manipuler chers kasaïens…».
Comme la bavure de Fridolin, le recadrage de l’abbé ne prend pas. A-t-on jamais vu un seul individu, au monde, assumer publiquement – permettez le néologisme – sa « tribalité » ? Cette autre forme de racisme ? Même Hitler Adolph se défendait d’être raciste. Ce sentiment de bas instinct ne peut pas s’avouer en public…L’argument qui tend à écarter un candidat, simplement parce qu’il est originaire de la même province que le Président de la République, n’est plus soutenable. Il faut trouver une autre formule pour éjecter le gars.
Monsieur l’abbé rentre dans sa douche. Et prend un bain chaud. Au bout de 25 minutes, il est prêt. Faute de l’emporter à la loyale, ils ont, lui et ses collègues, imaginer d’autres astuces. Ce n’est ni correct, ni honnête, mais ils n’en peuvent rien. Ils ne savent pas comment ils pourront s’en sortir autrement. Après avoir exploré toutes les pistes, ils ont décidé d’user des manières fortes…D’utiliser des « armes non-conventionnelles ». Tant pis pour la morale. Seule la fin va justifier les moyens.
L’abbé appelle le technicien : « J’espère que les micros sont ultra-sensibles et qu’ils ont été placés aux bons endroits… ». « Tout est en place, Monsieur l’abbé », rassure celui-ci.
Telle est la résolution que le prélat et ses amis protestants ont prise la veille dans leur messe noire. Il faut piéger les autres. La réunion des confessions religieuses, dite de la dernière chance, va, non seulement se tenir dans leurs locaux, mais aussi sera présidée et modérée par un des leurs. Ils ont donc tous les outils et toute la latitude d’organiser la manipulation ; d’orienter les débats dans le sens de pousser les autres à dire des choses qui pourront les discréditer aux yeux du public. Eux (les catholiques) et les protestants (qu’ils ont mis dans le coup) vont contrôler leurs langues. Leurs hôtes, non. Ceux-ci ne vont se douter de rien et la manipulation des discussions peut les pousser à la faute…A lâcher des mots inappropriés dont vont se servir, le moment venu, le tandem « Cenco-ECC »….Vous ne rêvez pas. Ce sont des « princes » des églises qui concoctent un tel guet-apens….Loin du Saint-Esprit…
Une difficulté, tout de même. Les autres peuvent ne pas tomber dans ce traquenard et rester sobres. Que faire en pareille occurrence ??? Un plan B est prévu. Quelques agitateurs, fournis par l’opposition, seront mis à contribution pour « intimider » les « réunionistes ». Ils seront là à l’heure de pointe et n’attendraient que le signal de l’abbé pour faire du bruit…
L’homme propose, Dieu dispose. Ce plan machiavélique n’a pas tout à fait fonctionné. En tout cas, pas comme espéré. Déjà, à l’étape des interviews, la messe est dite. Le candidat redouté a simplement survolé les débats… Ya pas photos entre lui et les autres. Le plan B, non plus, n’a pas marché. Monsieur l’Abbé qui s’est fait le devoir de distribuer à tous les « réunionistes »(participants à la réunion) le memo déposé par les agitateurs, convoqués par lui, a plutôt fait rire la salle. « Le peuple est dehors et il nous surveille… » avait-il tenté d’argumenter. « Voici son mémo… ». Une plaisanterie de trop.
Peut-on, maintenant, passer aux choses sérieuses ? C’est-à-dire, faute de consensus, au vote ? C’est une clause de leur charte qui le stipule ainsi. Les rédacteurs de la charte savaient que les humains, même habillés en soutanes, restent des humains. Et donc, ils peuvent ne pas s’accorder sur l’essentiel. Déjà qu’ils confessent, pour la plupart, une même foi (Jésus-Christ), mais n’ont jamais accepté d’être dans une même église.
Plutôt que de bloquer la machine, les concepteurs de la charte ont prévu, en cas de divergences persistantes sur le choix du candidat commun, de procéder au vote. C’est juste une question de bon sens.
Si on en arrive là, l’affaire va échapper aux comploteurs et, pour rien au monde, ils ne peuvent assumer une telle conséquence. Alors, sans aucune forme de procès, ils décident, tout simplement, d’improviser. De bloquer la machine. Quitte à provoquer une impasse. Ils inventent des trucs à dormir débout. Ils ont des preuves accablantes contre le favori…
Mais, diantre, pourquoi ne l’avoir pas invalidé alors ?… Pourquoi l’avoir laissé compétir et ne soulever de telles inquiétudes qu’à l’ultime étape ? Celle du vote ? Pourquoi imputer à un candidat des griefs sur lesquels on ne lui a donné aucune chance de se défendre ? Lui, qui, quelques heures plus tôt, était devant eux pour son grand oral ? Pourquoi ne lui-a-t-on pas poser la moindre question sur son « manque d’éthique » qu’on veut lui imputer en son absence ? Pourquoi vouloir le condamner « par défaut » alors qu’il est dans la ville ? Et joignable à tout moment ?
Même Jésus-Christ avait eu droit à un semblant de procès avant sa crucifixion…. Pourquoi ??? Heu…
Alors, il se passe quelque chose d’irréel. Même le FCC n’en aurait pas été capable. Monsieur l’Abbé décide de congédier carrément ses hôtes pour empêcher le vote. Il veut dormir…Il est fatigué.
« C’est par là la sortie, chers messieurs… ».
« Mais….on n’a pas fini… ».
« Je vais éteindre les lumières ».
« Êtes-vous en train de nous chasser ? »
« Heu….oui ».
Rideaux.