Posons-nous les bonnes questions !
Bruxelles, le 29 août 2019. Il est 10h 30’. La journée est particulièrement ensoleillée et nous en sommes plutôt heureux. Nous en aurons, en principe, jusqu’au soir, à en croire l’ami qui nous accompagne dans cette ultime excursion. Et encore…nous n’atteindrons même pas, selon lui, la moitié de l’exploration que nous-nous apprêtons à entamer. Il n’avait pas tort, l’ami. Mes 3 enfants, mon épouse et moi-même, avons résolu de boucler nos vacances par la visite du Musée de Tervuren. Nous nous y approchons lentement, prêts à nous plonger dans la dernière étape d’évasion de nos vacances. Soit dit en passant, ce musée est une véritable mine d’or pour qui veut connaitre l’histoire de la République Démocratique du Congo. Je ne saurais trop vous recommander d’y faire un tour si, par hasard, vous passez par Bruxelles. Vous ne regretterez ni votre temps ni vos 12 Euros. Toute l’histoire de la RDC y est consignée. TOUTE l’histoire dis-je. Y compris celle précoloniale et post-coloniale. Jusqu’à….nos jours. Avec des détails que vous ne soupçonnez pas…
Le site qui abrite le célèbre Musée et le parc qui l’entoure sont vraiment magnifiques. Paradisiaques. L’ami qui nous y conduit, un compatriote qui vit en Belgique depuis plusieurs années, se doute certainement de ce que nous sommes « impressionnés » par la beauté de ce que nous voyons. Même si nous ne laissons rien transparaître. Nous en avons, de toutes façons, vu de toutes les couleurs en Europe. L’ami se sent le devoir de nous « calmer ».
« Ne soyez pas impressionnés », commence-t-il. « C’est avec l’argent du Congo que les Belges ont construit tout ça !!! ». J’ignore cette observation que je trouve quelque peu maladroite. Je fais semblant de n’avoir rien entendu. Comme pour se rassurer que son propos n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, Guy répète sa remarque : « C’est le magot de notre pays qui a permis aux Belges de construire tout ça… ». J’ai, juste, un haussement d’épaules, sans plus…. Visiblement affecté par le peu d’intérêt que je prête à son histoire, Guy se croit en devoir d’insister en nous fournissant, cette fois-ci, quelques détails « historiques » sur ce qu’il en sait réellement. L’argent qui a permis d’ériger ce magnifique site serait directement venu du Congo…. Et donc…
Je suis, alors, bien obligé de l’arrêter net. J’ai entendu le même propos, pratiquement avec les mêmes mots, 6 ans plus tôt, lorsqu’en 2013, je visitais, pour la première fois, la ville de Kigali au Rwanda. A croire que les congolais se passent le mot pour minimiser les réalisations des autres et consoler leurs propres consciences. Il m’avait été aussi dit, à Kigali, que c’est grâce à l’argent du Congo que cette capitale était en plein essor. Que la fulgurante et impressionnante croissance économique du Rwanda et le boum immobilier qu’elle a induit, étaient le fait des « richesses pillées au Congo ». J’étais étonné de la similitude des vues. Deux compatriotes qui vivaient à des milliers de kilomètres, l’un de l’autre, tenaient le même discours. Avec pratiquement les mêmes…mots.
Je fus bien obligé d’engager le débat que je voulais éviter.
« Cher ami, commençai-je, nous devons arrêter de (chaque fois) nous consoler et minimiser ce que font les autres pour masquer nos propres tares… Je me demande bien ce que nous y gagnons. Au contraire, nous nous confinons dans un confort d’insouciance et d’irresponsabilité extrêmement dangereux, trouvant toujours des excuses à notre propre incurie. Ce que tu dis est absurde. Eriger un tel site requiert plutôt un certain sens d’organisation et une certaine vision de ceux qui étaient à la manette…une certaine intelligence collective qui nous manquent cruellement au pays. L’argent n’est qu’un ingrédient…un maillon de la chaine. Il n’est pas prépondérant pour la réalisation d’un tel projet. Lorsque la vision et l’organisation sont efficientes et claires, lorsque la volonté y est, on finit par trouver les moyens… ».
« Oui, mais…….cela n’exclut pas qu’ils nous ont pillé, ces belges » se défend Guy. « La Belgique n’était qu’un petit pays pauvre…sans les richesses du Congo, elle ne serait jamais devenue ce qu’elle est aujourd’hui… ».
« Possible, lui concédai-je. Il ne faut cependant pas confondre ressources et richesses. Les ressources ne deviennent des richesses que lorsqu’on y met une certaine intelligence. Les diamants et autres minerais ne sont que des « cailloux » sans valeur si on n’y ajoute pas de l’intelligence. Il est même absurde voire insensé de considérer que ces simples cailloux peuvent développer un pays. A supposer que les pays qu’on accuse de piller ces « richesses » s’en détournent un jour, soit parce qu’ils ont développé d’autres technologies, ou soit parce qu’ils ont découvert d’autres gisements ailleurs…. Nos diamants et autres coltants ne seraient pas plus valeureux que des simples billes, n’est-ce-pas ? Ils ne seront plus, à nos yeux, plus importants que les goyaves du Congo-central ou les cacahuètes de Kikwit… La vraie richesse, c’est justement…l’intelligence. Aussi bien individuelle que collective. A preuve, bon nombre des pays, sans aucune ressource naturelle, sont plutôt prospères… j’étais au Luxembourg il y a quelques années cher ami …. J’y ai vu des sites pareils. Avec le même confort et la même beauté…. Peux-tu me dire avec quel argent les Luxembourgeois ont-ils financé la construction de ces sites-là ? Dans quel pays ont-ils « pillé des richesses » pour faire ce qu’ils ont fait ? Et la Suisse qui n’a aucun passé colonial, avec quel argent a-t-elle transformé son espace ? Et les pays scandinaves ? Et les « dragons » d’Asie ? Un pays comme le SINGAPOUR n’a connu aucune aventure coloniale, mais va y faire un tour et reviens m’expliquer l’origine des ressources qui ont permis de construire ce pays-là. … La Belgique, elle-même, n’a-t-elle pas continué à se développer après qu’elle a lâché le Congo ? Même lorsque nous lui avons repris l’Union Minière ? Y’en a marre de, tout le temps, trouver des exutoires pour justifier nos propres faiblesses. Nos propres tares. Assez de nous consoler avec autant de…complaisance. Nous qui avons les « richesses » tant vantées, qui les « gérons » depuis l’indépendance, qui avons « nationalisé » l’Union Minière…comment et pourquoi n’avons-nous pas un SEUL site pareil ? UN SEUL ? Non cher ami, ni Bruxelles, ni Kigali, n’ont été construits avec notre argent…. Mais plutôt avec le génie de leurs peuples respectifs et la vision de ceux qui les dirigent… Il faut proscrire ce discours qui encourage notre paresse et notre incurie. Il n’y a meilleure richesse que l’homme. La ressource humaine est le premier atout de développement… ».
Guy est interloqué. Choqué d’entendre un tel son de cloche. Visiblement, les congolais, sur la question, abondent presque tous dans le même sens : « Le bonheur des autres (Belgique, Rwanda et l’occident en général) serait construit grâce au « pillage de nos richesses ». J’ai toujours trouvé ce raisonnement grotesque, caricatural et trop simpliste. Il est simplement dépourvu de bon sens. Voici, pour faire simple, ce qu’il suggère. Les gouvernements, des pays qui nous pillent, ont dépêché des voleurs au Congo qui ramènent, dans leurs pays, des « richesses pillées au Congo » avec lesquelles ils construisent leurs propres Etats au détriment du nôtre…. Et donc ces pays ont des voleurs « patriotes », aux antipodes de nos « voleurs » à nous. Ces voleurs « volent » pour le compte de leurs Etats tandis que les nôtres le font pour leurs propres comptes personnels…C’est ça ? Absurde n’est-ce-pas ?
J’ai, pour une fois, apprécié l’opinion d’un politicien congolais sur la question. Il faisait, à la Télé, la restitution d’une discussion qu’ils avaient eue, lui et ses collègues, dans un hôtel de Kigali où ils s’étaient retrouvés à l’occasion d’un forum politique… Pendant leurs moments de pauses, les congolais s’offraient quelques escapades dans les rues de Kigali. Aussi bien le jour que by night. Ils n’ont, naturellement, pu s’empêcher d’observer l’élégance et la beauté de la ville. La propreté, l’ordre et la discipline qui y règnent…. Rien à voir avec les villes de leur propre pays où la crasse et l’anarchie (urbanistique) font bon ménage. Où l’indiscipline et l’arbitraire sont le lot des agents de l’Etat et des citoyens. Où les routes reliant les provinces sont impraticables, même pour les safaris…. Où les immondices et les érosions battent tous les records. Où les « feux-rouges » sont quasi-inexistants…. Où l’eau et l’électricité sont une denrée de luxe. Où….. Ce qu’ils voyaient à Kigali, relevait tout simplement d’un autre univers… Trop beau pour être vrai en Afrique. Il fallait donc une explication, mieux une justification qui allait conforter et consoler leurs consciences « chargées ». Eux qui, avec un pays mille fois plus nanti, n’ont jamais réussi à construire le dixième de ce qu’ils voyaient. En bons congolais donc, ces politiques se sont presque TOUS consolés instantanément : « C’est avec les richesses volées chez-nous que les Rwandais ont fait tout ça… ». Chacun y est allé de son commentaire. Une convergence de vue exceptionnelle. L’une des rares occasions où les politiciens congolais étaient unanimes dans leurs analyses sur un sujet. Une seule note discordante, tout de même. La seule à être lucide dans cet aveuglement général. MBUSA NYAMUISI raconte. Je leur ai, dit-il, juste posé la question suivante : « Ces Rwandais ont-ils aussi volé cette propreté (que nous admirons) au Congo ? ». Question embarrassante qui n’a trouvé aucune réponse.
Je pense qu’on doit changer notre perception des choses. Construire un Etat ne peut être le fait d’une bande des voleurs. Mais plutôt la résultante d’une certaine efficience dans sa gestion et d’un leadership, plus ou moins vertueux, de ceux qui en ont la charge. De leur sens élevé du devoir d’Etat. D’une certaine discipline des citoyens. D’un certain respect du bien commun.
Un libanais de ma connaissance qui vit entre Goma et Kigali m’a raconté une histoire qui résume tout. Ce monsieur a des supermarchés et à Kigali et à Goma et est donc mieux placé pour apprécier la différence de la gouvernance entre nos deux Etats. A Kigali, affirme-t-il, il ne peut jamais oser tripatouiller les comptes de son supermarché ni s’amuser avec le fisc. JAMAIS. « Pour quelques ratures, tu peux faire la tôle pour très-très longtemps », me dit-il. Tandis qu’à Goma, les percepteurs d’impôts passent retirer leurs « colis » régulièrement chez lui…à la maison et lui établissent des papiers fantaisistes. Tout est là.
Regardons-nous en face et posons-nous les bonnes questions. Comment expliquer, par exemple, que la meilleure université de ce pays soit une propriété privée d’un ex premier ministre ? Que la meilleure infrastructure sportive soit une propriété privée d’un ex gouverneur de province ? Que le meilleur parc animalier soit la propriété d’un ex président de la République ? Que toutes ces acquisitions l’aient été à l’époque où ces sieurs avaient en charge les affaires de l’Etat ? Je peux multiplier des exemples…. Plutôt que de construire l’Etat et lui doter des infrastructures que nous admirons chez les autres, nos dirigeants, à nous, ont plutôt, avec et/ou grâce à l’argent de l’Etat, construit leurs empires personnels. C’est ça qui doit changer.
La prospérité d’un Etat se bâtit sur des valeurs qui mettent en avant l’intérêt collectif. Sur la bonne gouvernance pratiquée par ses dirigeants. Et c’est ce qui fait cruellement défaut en RDC. Nous devons en prendre conscience.

Rémy KASHAMA TSHIKONDO.